« Le coût de l'enfant est si compliqué à calculer, met en garde Olivia Ekert-Jaffé, chercheur à l'Ined et spécialiste reconnue de la question. L'enfant est inclus dans un budget familial, donc il est impossible ou tout au moins difficile de distinguer les dépenses qui lui sont directement imputables. » Prenons l'exemple d'un yaourt acheté par la mère pour son enfant. Celui-ci en mange la moitié puis le délaisse. La mère le finit. L'argent dépensé pour acheter ce yaourt relève-t-il du budget alimentaire de l'enfant ou de celui de la mère ?

Le calcul du coût de l'enfant est malaisé. Au point qu'il a fallu quarante ans aux chercheurs en économie pour trouver la parade. Le coût d'un enfant correspond en réalité à la somme supplémentaire dont a besoin un ménage lorsqu'il accueille un enfant pour profiter du même niveau de vie qu'auparavant. Cela paraît alambiqué mais procède du strict bon sens.

Si vous observez en effet deux couples gagnant 10 000 francs par mois, et que l'un d'entre eux donne naissance à un enfant tout en continuant à vivre avec la même somme, il est évident que son niveau de vie a baissé, puisqu'il y a désormais trois personnes pour un budget identique. De combien faudrait-il augmenter ce budget pour que le couple continue à bénéficier du même train de vie qu'avant ? La réponse à cette question équivaut au coût de l'enfant.

Fort de cette base méthodologique, l'Insee conclut, en 1989, qu'un enfant « coûte » autour de 20 % d'un revenu. Les auteurs de ces travaux, soucieux d'être aisément compris, prirent alors 20 % du salaire médian français de l'époque et déclarèrent qu'un enfant coûtait en moyenne 4 100 francs par mois, donc 49 200 francs par an, près de 900 000 francs pour l'accompagner jusqu'à sa majorité.

Ce chiffre publié, les experts n'eurent de cesse de le chahuter. « Beaucoup trop enflé, voire absolument exagéré, en tout cas totalement irréaliste », d'après des économistes. « Un peu élevé », selon les pouvoirs publics,
pour les associations familiales. L'auteur principal de cette étude a, depuis, changé de sujet de recherche et ne souhaite pas répondre aux questions concernant cette vieille affaire.

Dix ans plus tard, deux de ses confrères se risquent à réactualiser l'enquête, tout en évitant soigneusement de livrer un chiffre précis, lui préférant le pourcentage. Moins facile à retenir, moins frappant pour le public, mais plus juste, affirment-ils. Ainsi, Jean-Michel Hourriez et Lucile Olier, tous deux de l'Insee, estiment - en 1997 - qu'un enfant de moins de 14 ans coûte 20 % de revenu à ses parents (avant impôt, mais prestations familiales comprises) et 33 % passé ce seuil pubertaire fatidique. « Un enfant de moins de 14 ans pèse environ deux fois moins qu'un adulte ou un adolescent dans la consommation », écrivent les auteurs de l'étude dans Economie et statistique (nos 308-309-310).

Avec quelques modulations toutefois, comme le montrent les tableaux ci-contre. De la naissance à 4 ans, le coût de l'enfant est fortement alourdi par les indispensables dépenses en équipement (landau, poussette, tricycle, etc.). Passé le cap des 4 ans et le stade de la marche à pied, le coût de l'enfant s'allège. Que ses parents en profitent, la tranche d'âge 4-11 ans est de toutes la moins onéreuse. L'entrée au collège sonne, en effet, le glas de cette trêve financière.

Le coût de l'enfant de 11 à 15 ans, qui découvre les joies de l'adolescence, s'élève alors fortement : il réclame sa propre chambre, négocie, loin des couvades parentales, des loisirs avec ses copains et se déplace plus.

De 15 à 18 ans, son coût est celui d'un adulte. A cet âge où l'enfant cherche à tout prix - et à fort coût - à échapper à la cuisine et aux week-ends familiaux, ses dépenses en alimentation et en loisirs, notamment, sont le plus élevées.

En grandissant encore et en demeurant au foyer parental (voir encadré), le jeune adulte de 18 à 24 ans va, bien sûr, coûter de plus en plus cher.

Et le troisième ?

En moyenne, un enfant « statistique » coûte près d'un quart d'un budget familial. Et deux enfants, la moitié ? Bien sûr que non, chacun se doute que la poussette achetée pour le premier servira au second, qui devra endurer le duffle-coat élimé et supporter les gratouillis du pull tricoté main de son aîné, sous prétexte qu'ils sont encore en bon état. Bon vieux principe des économies d'échelle. « Un fils unique de parents gagnant 20 000 francs par mois coûte 4 906 francs à sa famille. Le même, dans une fratrie de cinq enfants, ne coûte plus que 2 476 francs mensuels », démontre Dominique Marcilhacy, de l'association Familles de France.

L'Insee estime qu'un couple avec un enfant dépense en moyenne 241 798 francs par an. 20 230 francs de plus si un deuxième enfant arrive. 11 085 francs supplémentaires si la famille passe de deux à trois enfants. On voit bien que le troisième grève relativement moins le budget familial que le deuxième. Mais, cruelle déception pour les curieux rigoureux, « il demeure impossible de calculer scientifiquement les économies d'échelle entre le premier et le deuxième enfant, ou entre le deuxième et le troisième. On peut juste dessiner une courbe », affirme Lucile Olier.

Esquisser une courbe serait d'ailleurs un terme plus approprié. Car, si les statistiques indiquent que plus une famille a d'enfants, moins elle dépense pour chacun d'eux, confirmant ainsi une idée largement répandue, il semble que les chercheurs aient débusqué une nouvelle hypothèse, qui contredirait cette sagesse populaire.

Une piste de recherche, encore à l'ébauche, sur laquelle quelques économistes travaillent : le troisième enfant se révélerait plus coûteux que son prédécesseur, quoique bien moins que l'aîné. Ce surcoût relatif du troisième s'expliquerait d'ailleurs aisément.

Les parents sont fortement incités, faute d'espace suffisant pour loger trois sièges auto, à changer de voiture, ils sont également souvent contraints de déménager, les lits superposés ne suffisant plus à caser tout le monde. Enfin, et surtout, l'arrivée du troisième enfant signe la fin de l'activité professionnelle de la mère dans 85 % des familles.

Si cette nouvelle théorie se confirmait, on pourrait alors dessiner les économies d'échelle familiales selon une courbe en V. Courbe qu'il faudrait cependant corriger en fonction des prestations familiales et du quotient familial, paramètres qui modèrent beaucoup le surcoût relatif du troisième enfant.

Source: lepoint.fr